Les artistes au jardin

LES ARTISTES AU JARDIN

Voici quatre ans la Royal Academy à Londres présentait une brillante exposition sur la manière dont les artistes ont perçu le jardin au 19 et 20ème siècles. Une fête pour les yeux et l’esprit. Il faudrait un jour que je fasse une conférence sur le sujet. Mais il y a tant de choses à faire…

Comment les peintres ont-ils appréhendé le jardin à la suite de Monet, le considérant comme un sujet à part entière et non pas comme un fond d’écran. Il ne s’agit pas toutefois de suivre les planches botaniques ou de détailler les plantes du parterre à la Gertrude Jekyll, mais d’installer une atmosphère où l’être humain semble parfois absent ou subsidiaire, comme englobé par la puissance charnelle et chromatique des fleurs.

L’expo était en outre très intéressante car elle ne s’intéresse pas seulement aux grosses pointures attendues comme Van Gogh, Renoir ou Gauguin, mais elle présente d’autres moins connus comme Joaquin Sorolla ou Emil Nolde. Elle va même plus loin en interrogeant ceux que l’on attendait pas comme Kandinsky ou Klee. Le jardin semble avoir été un thème à part entière, ou même un sujet d’avant-garde, et non pas un hobby de weekend ou de plaisir suburbain un peu kitsch comme on tend à le faire croire aujourd’hui.

Contrairement à d’autres artistes, Gustave Caillebotte était un fin jardinier tout comme Monet. Il nous montre ici le grand potager de ses parents à Yerres dans l’Essonne sur près de 5.000 mètres carrés, séparé du jardin par de hauts murs. Au lendemain de la guerre franco-prussienne qu’avait perdu la France et la Semaine Sanglante de 1871 à Paris, les jardins étaient une manière de réaffirmer ses racines (Monet s’était exilé à Londres cette année là) et l’espoir d’un renouveau national. La ‘France en fleurs’. Pour Caillebotte, c’est une manière de montrer son attachement au jardin, auquel il s’identifie émotionnellement, ce qui rejoint pleinement le sentiment du jardinier d’aujourd’hui. Vous auriez ‘presque peint la même chose’ si vous aviez du talent.

Le Mur du Potager. Gustave Caillebotte 1877

Pour John Singer Sargent qui a peint les enfants des Vickers arrosant le jardin, les fleurs jouent un rôle prépondérant. La sensualité charnelle des lis crève l’écran par rapport au portrait plutôt sirupeux et terne des enfants rétrécis par la taille des fleurs. Toutefois la relation fonctionne à merveille quand on est un artiste accompli. Sans parler du contraste entre la luminosité des fleurs et le fond sombre. Toutefois l’oeil de l’observateur est immédiatement capté par le visage du garçon qui regarde le peintre. C’est là une caractéristique de Sargent : rendre le sujet à la fois proche et distant, ce qui rend l’image intrigante. Peinture réaliste qui ne prétend que représenter un quotidien de la manière la plus vraie qui soit. Il fallait avoir du courage pour être le sujet du peintre qui ne fait que représenter la réalité des choses. Il disait lui-même : ‘chaque fois que je réalise un portrait, je perds un ami. ‘

Etude de jardin des enfants des Vickers. John Singer Sargent 1884

La scène représentée sur cette peinture de Félix Vallotton en 1899 semble anodine. Un enfant coiffé de soleil joue à la balle dans un parc alors qu’au loin deux adultes conversent. Il court vers la lumière de l’allée mais l’énorme masse verte, de grands bosquets au dessus d’une immense pelouse, semble vouloir le rattraper en projetant sur lui des ombres menaçantes. Nous assistons au duel entre l’ombre et la lumière. Le vert émotionne mais cette fois le peintre a choisi de ne pas lui donner le beau rôle.Cette image cache une autre dualité. L’opposition de l’adulte sage, ordonné et logique avec le monde de l’enfance gai et impatient de découvrir le monde. Le vert est à l’image de ce contraste. Sévère et intransigeant lorsqu’il architecture la haie, folâtre et insouciant quand les branches dansent au vent. Et pourtant… pourquoi ce titre ‘le ballon’ alors que l’enfant court après un minuscule jouet rouge ? C’est que… le ballon se trouve sur la gauche, une petite sphère jaune comme un soleil oublié. Alors tout s’explique. Il existe deux axes qui installent parfaitement la scène : on tire un trait entre l’enfant et les adultes, un autre oblique entre le ballon jaune et la balle rouge. Génial n’est-il pas ?

Le Ballon. Felix Vallotton 1899

Joaquin Sorolla est un peintre espagnol qui connut un certain succès aux USA à l’époque comme le montre cette commande de Louis Comfort Tiffany (verre teinté Art Nouveau) dans son jardin à Long Island. Quand le jardin devient émotif. Ne trouvez-vous pas que les fleurs blanches, mauves et jaunes renforcent le caractère un peu macho du modèle ici dans son complet blanc.Contraste couleurs, contraste ombre/lumière. Correspondance des fleurs mauves et de la baie dans le lointain. Radiance des couleurs qui se déposent sur le visage et les vêtements. Coloris audacieux comme pour faire allusion à la luminosité et aux jeux de couleurs dans son travail du verre.

Louis Comfort Tiffany. Joaquin Sorolla 1911

Emil  Nolde est un peintre expressionniste et aquarelliste germano-danois qui en découvrant le monde des jardins écrit en 1903 : ‘la couleur des fleurs m’attire comme un aimant et soudain je peins. A chaque fois que je reviens de la ville, les fleurs m’accueillent de manière jubilatoire avec leurs belles couleurs pures’. Il a créé une série de jardins comme des laboratoires où il faisait pousser des fleurs dans le but de les peindre à tous moments de la journée selon la lumière changeante et les humeurs du climat.

Pivoines et Iris. Emil Nolde 1936

Paul Klee considérait le jardin comme un thème profond, notant dans son journal en 1908 : ‘pourquoi devons-nous se poser des questions sur l’existence de Dieu ? Regarder l’une de ces fleurs dans le parterre suffit’. Les plantes l’ont toujours fasciné depuis la tendre enfance, un thème auquel il a consacré le dixième de son oeuvre, ce que l’on oublie souvent. Mais bien plus que la nomenclature ou la description physique des plantes, c’est leur structure et métamorphose qui l’intéressent, le menant à l’abstraction. Jusqu’alors les peintres ont représenté les choses telles qu’elles sont ou qu’ils aimeraient voir. Mais ce que nous voyons est relatif et il existe bien d’autres vérités que celles que l’on perçoit. Il avait une belle image : ‘tout le monde s’accorde à dire que la structure des racines de l’arbre ne ressemble pas exactement à sa couronne. On comprendra donc que le dessous invisible ne reflète pas forcément le dessus.’ Il y a dans la tête, du moins on l’espère, bien plus de choses que la réalité convenue.

Fleurs blanches au jardin. Paul Klee 1920

Et l’on pourrait encore continuer ainsi indéfiniment, n’est-pas ?

23 commentaires

  1. Bonjour à vous trous,
    Que de belles decouvertes artistiques.
    Un peu de gaieté florale sous la morosité de ce dimanche.
    Merci.
    Belle fin et surtout excellente nouvelle année remplie d’ondes positives.
    Un grand panier d’amitiés florales à partager

  2. Merci beaucoup pour cette promenade picturale. Le choix des oeuvres est très riche et suscite de belles émotions esthétiques. Le Klee me fait penser à une structure sédimentaire, une gangue d’où émerge l’énergie d’une fleur. Celui de Vallotton éveille bien des réflexions. L’enfant semble à la croisée des chemins, va-t-il suivre l’axe du cercle jaune (contrepoint du canotier de la fillette), mais non, il court vers cette tache rouge qui la conduit vers les profondeurs du bosquet. Insouciance et curiosité de l’enfant.
    Quant au Serolla, le moutonnement des fleurs voluptueuses qui encerclent le peintre semble vampiriser celui-ci. Que s’apprête-t-il à peindre, en réalité? Car c’est nous qu’il regarde.
    Bon dimanche tempêtueux!

  3. Très intéressant, Francis! Mais pas d’accord avec le portrait « sirupeux » des enfants, justement le regard du garçon change tout, et la petite fille qui semble bouder…Elle voudrait arroser toute seule peut-être?
    Moi je me souviens de ce portrait de jardinier, géant aux pieds nus, l’air revêche qui m’avait fait un choc (en 2017 au Grand Palais, je suppose que c’est la même expo que tu as vue à Londres?), je n’arrive pas à la copier/coller…
    Merci de nous donner à penser, à rêver…Jackie

    • Hello Jackie. Ah tu vois d’autres choses. C’est bien. C’est le but du jeu ! J’y vois aussi l’habituel souci féminin de bien faire les choses avec application et l’esprit facile à détourner des garçons qui ont un incessant besoin de vite passer à autre chose. Ce qu’il y a sous le sol permet d’imaginer au delà de la réalité. Oui j’ai vu l’expo à Paris mais ce n’est pas du tout la même. Je me souviens aussi de ce portrait du géant jardinier d’autant plus que c’est du bon Belge avec une peinture de Emile Klaus en Flandres.

  4. Merci pour ce florilège de splendides peintures , les jardins et les fleurs sont les
    meilleures médications du monde .. et admirons aussi les: « coin de mon jardin »,
    ou « l’hortensia » de Emile Claus, génial peintre belge trop peu connu, à mon avis!
    Très bonne année 2021 à Tous!

  5. Bonsoir Francis, un tout grand merci pour cette « visite ».
    une fois de plus, les commentaires sont vivants et passionnants !!! tu nous promènes dans un beau monde pictural et on voudrait que ça ne s’arrête pas !
    Nooooon, j’exagère !
    Tu as bien droit à quelques jours de repos en cette fin d’année que l’on voudrait voir disparaître au plus vite !

  6. Enfin de la couleur en ce week-end tout gris..!
    Rien que pour ça, merci, Francis !
    Et j’ai découvert un nouvel artiste aussi : ce Joaquin Sorolla.
    Intéressant, je vais creuser… 🙂

    • Oui creuse Jean Pol, Sorolla fut la véritable révélation de l’expo. Cette toile crevait l’écran dans la salle où elle était exposée. Une révélation injustement occultée trop longtemps par les grosses pointures un peu trop présentes.

  7. Merci Francis ! (et je n’oublie pas Guy). Toutes vos publications sur votre blog ou pastilles videos sont un régal d’esprit, de partage sans oublier l’humour.
    Je sais maintenant reproduire des eucomis c’est dire si je suis attentif !
    Belle fin d’année et toujours impatient de vous lire ou vous voir.

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