Faut pas pousser bobonne !

FAUT PAS POUSSER BOBONNE !

Mais pourquoi diable avons-nous inventé une expression qui flanque mémé dans les plantes urticantes ? C’est ce que Freud a nommé ‘de la gérontopropulsion préméditée’. Imaginez la scène : gentille mémé admire ses dahlias et vlan, le sale gamin la pousse dans les orties pour expérimenter la poussée d’Archimède car ‘papa dit toujours qu’il faut vérifier ce que dit Madame Nicole à l’école’. Si la même envie vous vient des années plus tard, changez de ritournelle car si on pardonne volontiers à un bambin d’ignorer qu’il faut un liquide pour que s’exerce la poussée d’Archimède, çà passera moins bien à l’âge adulte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Français ne connaissent pas cette expression au bénéfice du ‘tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice'(*)

(*) pour ceux qui ne connaissent pas la pub, je rappelle que Maurice n’est pas une grand-mère transgenre mais un poisson.

Les Anglais avec leur habituel fairplay sont bien moins pervers que nous et préfèrent dire ‘don’t toss Granny in the begonias’. Une expression qui est née à l’époque victorienne et sa mode des parterres d’annuelles aux couleurs affolantes (voir notre prochain livre sur l’histoire des jardins anglais à paraître fin 2020). Les bambins en promenade dans les parcs publics voyaient rouge devant les fleurs et poussaient systématiquement leur granny dans les bégonias écarlates.

Les Ecossais sont par contre bien plus rudes avec leur ‘ye cannae shove your granny affa bus’. Pousser la grand-mère hors du bus ? Il paraît que c’est une vengeance des gamins car là-bas on a l’habitude ‘to throw the baby out with the bathwater’.

Eh bien moi, en bon ex-Bruxellois, je trouve qu’il faudrait dire ‘il ne faut pas stoemper boma dans le fritkot’.

Tout cela pour dire quoi finalement ? Car il faut bien en revenir aux plantes. Connaissez-vous les Boehmeria ? Ce sont des vivaces de la famille des orties que l’on cultive en Extrême-Orient depuis des siècles et pas seulement pour leur valeur ornementale. Celui-ci s’appelle Boehmeria spicata ‘Chantilly’, baptisé ainsi à la fête des plantes du même nom mais c’est une appellation qui convient parfaitement au nouveau feuillage taché de blanc, ce qui le rend très appréciable à l’ombre. La couleur blanche tend à disparaître au milieu de l’été mais en garde çà et là un petit souvenir jusqu’à l’automne.

Ce qui le rend très intéressant est la manière dont il pousse, comme un petit arbuste d’un mètre en tous sens qui bien sûr disparaît complètement en hiver. Mais il y a aussi un autre avantage TRES intéressant. Cette photo a été prise aujourd’hui, quasi mi-novembre, et la plante garde sa beauté intacte là où d’autres comme les hostas forment déjà une bouillasse destinée aux cantines des gastéropodes.

La feuille ressemble fortement à celle de l’ortie mais d’un vert plus profond et d’aspect plus solide. Rusticité parfaite, mais pensez à le planter à la mi-ombre (pas l’ombre complète si vous voulez beaucoup de blanc) dans un sol qui reste frais en été bien qu’il soit assez adaptable. A la fin de l’été des épis floraux apparaissent mais ne vous attendez pas à des miracles. Les fleurs rose-gris sont minuscules et rappellent elles aussi vaguement celles des orties. La plante est dioïque et ne se ressèmera donc pas, à moins d’avoir un mâle et une femelle. La meilleure manière de le multiplier est tout simplement le bouturage, pas vraiment compliqué.


Les îles Ryukyu à l’extrême sud du Japon l’utilisaient comme fibre pour tisser des kimonos de grande valeur mais il s’agissait surtout du Boehmeria nivea. La fibre s’appelle la ramie que travaillaient les femmes autrefois pendant l’hiver quand il n’y avait plus de travaux aux champs. Malgré son apparence robuste, elles parvenaient à prélever de très fines fibres à la main avant d’entamer un long processus de transformation. Il faut près de mille fibres pour constituer un fil pourtant extrêmement léger et robuste et qui permet de confectionner de très fins kimonos aérés portés en été. Plus d’un an sépare la récolte de la plante et le produit fini ! C’est dire le coût très élevé du tissu qui constituait la taxe foncière prélevée par la province du sud de Kyushu, en charge de superviser la région. Le vêtement, souvent teinté à l’indigo, était ensuite revendu ou donné en cadeau somptueux à l’Est de l’archipel.

Ah j’oubliais… n’hésitez pas à pousser bobonne dans les boehmerias (une expression que vous devinez maintenant japonaise). La plante n’est absolument pas urticante et quand vous aurez raconté l’histoire de la ramie à grand-maman, elle vous pardonnera à coup sûr. Enfin, toute ressemblance entre le bruxellois ‘boma’ et la plante ‘boehmeria’ est fortuite. Au Moyen-Âge à Bruxelles, on préférait le Schaarlaken (qui a donné ‘écarlate’ !), tissu de grand prix que ne portaient certainement pas les crapuleux des strotches mais plutôt les prout-ma-chère qui tenaient le haut du pavé.


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